Critiques et autres broutilles

Critiques, analyses et autres coups de gueule...

10 janvier 2009

La Forteresse Assiégée : apocalypses cinématographiques

Après le déluge...

The Omega Man, Le Jour d'Après, 28 jours plus tard, Je suis une Légende... Autant de titres qui rendent compte d'un Ground Zero, d'un état planétaire après le déluge, une fois l'apocalypse passée. En témoignent les slogans alléchants de ces films catastrophes : Où serez-vous le jour d'après ? Et plus précisément : que feriez-vous à la place du dernier homme ? Fantasme primitif ancré au plus profond de chaque être humain qui a un jour rêvé d'une robinsonnade au travers de laquelle tout serait à refaire. Le rêve d'un paradis perdu ? Le désir d'une terre promise ? C'est oublier que les fins des deux plus grands romans d'Eden retrouvé sont d'un pessimisme absolu : point de salut pour un Robinson sans son Vendredi, autrement dit son égal, sans qui il ne peut s'identifier lui-même comme un être humain. Point de salut non plus pour ces enfants livrés à eux-mêmes sur l'île déserte de Sa Majesté des Mouches où le petit Ralph comprend que sans organisation ni lien social l'homme n'est plus un homme.

Tout aussi noirs sont en réalité les films d'anticipation mettant en scène un monde post-apocalyptique. C'est qu'il y a quelque chose d'éminemment politique dans ces cauchemars éveillés d'un non-monde. L'instauration d'un chaos est toujours l'occasion pour l'être humain de remettre en cause l'état de droit dans lequel il vit. L'horreur que traduit ce cinéma d'épouvante et d'anticipation réside dans la prise de conscience pour l'être humain de la précarité de l'état social. Car si chaos il y a c'est que ce système contient des failles par lesquelles le désordre et la démesure pénètrent. Mais si le cinéma apocalyptique est également un moyen fascinant pour y observer le comportement humain au sein du bouleversement de son environnement, l'après chaos en dit plus long encore sur la dimension politique qui anime chacun d'entre nous. Car ce que tendent à montrer les films dont il sera question ici est qu'il y a une impossibilité à être apolitique. Même après l'effondrement de l'état de droit l'homme continue d'être un animal politique, allant jusqu'à inventer un nouvel ordre pour survivre.

Cependant, loin de voir ces objets filmiques comme l'illustration d'un retour obligé à un pacte social après le chaos, certains vont puiser plus en profondeur les origines de cette persistance du politique qui meut chacun des survivants. Aussi notre point de départ sera l'énigmatique propos de Seth Brundle dans La Mouche de Cronenberg qui affirme dans un accès de folie : Je suis un insecte qui a rêvé qu'il était un homme et que c'était bien. Mais le rêve est terminé... l'insecte s'est réveillé.

Chaos : effondrement de la Cité et de l'état de droit

Qu'est-ce que l'état de droit ?

L'état de droit selon Seth Brundle tient en trois mots : compassion, compromis et confiance. Cette énonciation certes simpliste n'est pas pour autant dénuée d'intérêt car elle s'applique parfaitement au cinéma d'horreur et d'anticipation dont il sera question dans cette étude. C'est en effet très souvent parce qu'un personnage fait preuve de compassion envers son prochain qu'il sort de son isolement, parce qu'il fait des compromis qu'il parvient à s'organiser et parce qu'il prend le risque de faire confiance à l'autre qu'il survit. A ces trois termes Seth Brundle va opposer la brutalité des animaux vivant sans système politique. Aussi fait-il un voeux : devenir le premier insecte politique. Non content d'être l'animal faisant exception de part sa dimension politique, l'homme va jusqu'à vouloir apporter du politique là où il n'y en a pas. Vision avortée lorsque Seth se rend compte que l'insecte a pris plus d'ampleur sur l'homme qu'il était que l'inverse. Le scientifique fou va alors renverser sa réflexion : d'homme il n'a jamais été question sinon en rêve. Constat des plus pessimistes qui laisserait entendre que de contrat social il n'y a jamais eu, ni même de passage de l'état nature à l'état social. Il n'y a toujours eu que de l'animal et cet animal s'est rêvé homme l'espace d'un instant. Il a vu que cela était bon mais l'animal s'est réveillé.

Ce vrai faux cauchemar n'est pas sans rappeler celui que fait la jeune héroïne du Jour des Morts Vivants, le plus énigmatique des cinq volets de Romero consacrés aux zombies. Vision cauchemardesque ou vision onirique ? Quel rêve croire ? Celui du début ou celui de la fin ? La jeune scientifique est-elle morte ou se souvient-elle d'un passé lointain dans lequel l'état de droit la préservait de ces centaines de mains qui l'assaillent désormais ? Puisque le film s'ouvre et se ferme sur un rêve, celui d'un paradis perdu (le monde avant les zombies) et celui d'un Eden retrouvé (l'île déserte) impossible en réalité de savoir ce qu'il s'est réellement passé. La rupture finale est-elle une ellipse temporelle et spatiale ou l'ultime vision d'une terre à l'abri de tous chaos ? Tout ce qui compte en réalité est l'idée que l'héroïne a elle aussi fait le rêve qu'hier encore elle était un animal politique et que c'était bien mais qu'aujourd'hui l'animal a pri le dessus. Partir de cet horizon bouché ne doit pas pour autant réduire le propos à un pur constat nihiliste qui consisterait à dire que les films d'horreur et d'anticipation tels que les films de zombies montrent un monde sans avenir car dans le chaos le plus total. Bien au contraire, ces films sont l'occasion de déceler chez l'homme une véritable obstination du politique.

Catastrophes météorologiques et nucléaires, fléaux et apocalypses : l'environnement de l'homme en péril

Cette obstination du politique va pourtant être mise à mal à une échelle planétaire, que ce soit par un dérèglement humain, divin, naturel ou surnaturel. La démesure devient le maître mot : excès de morts, excès de pannes et de dysfonctionnements, débordements et dérèglements de toute nature. Un changement climatique imprévu et violent engeandrant chutes de températures, innondations et tornades d'une ampleur jamais atteinte dans Le Jour d'Après, un virus transformant la population en zombies/vampires enragés dans Le Survivant et 28 jours plus tard, un nuage radioactif dans Le Monde, la Chair et le Diable, une armée de morts dans les films de Romero, une vague de stérilité dans Les Fils de l'Homme... autant de scénarios catastrophes projettant l'homme et son environnement dans un véritable Ground Zero où tout est à repenser. Hors la première condition de l'être humain civilisé est de vivre sous un toit. Le grand drame après une apocalypse, une fois les dégâts plus ou moins maîtrisés, est l'absence de foyer. Une cité sans remparts en somme. Dans tous films catastrophes, le premier réflexe de l'homme, avant même de se réunir en groupes, va être la recherche immédiate d'un refuge : une maison pour Barbara dans La Nuit des Morts Vivants, un centre commercial pour les rescapés de Zombies, une bibliothèque pour les naufragés du Jour d'Après.

L'environnement de l'homme est en réalité ce qui prime dans son statut d'animal politique : à la différence des animaux l'homme pense le monde en fonction de lui plutôt qu'il ne se pense en fonction du monde. Si sa capacité d'adaptation est très importante comme en témoigne sa propre évolution il n'en reste pas moins l'animal qui va le plus aller à l'encontre de la nature en la forçant et en la détournant en fonction de ses propres visées. D'où les dérèglements engendrés dans les films cités. Or l'horreur première sucitée par de tels films catastrophes est l'écroulement de ce qui entoure et protège l'homme. L'effondrement de la cité est vécu comme une dissolution de l'état social (toute construction humaine disparaît) par une irruption de l'état nature (des vagues gigantesques détruisant tout sur leur passage). Perte de l'état de droit, anéantissement de la cité, le cinéma post-apocalyptique a également ceci de politique que l'homme, en plus de se retrouver au niveau zéro de sa condition, doit parfois faire face à un envahisseur. Et alors que les simples catastrophes météorologiques et nucléaires ne révélaient qu'un seul genre humain face à l'horreur, les films d'épouvante vont quant à eux remettre en cause l'idée même d'humanité.

Invasions de morts et de contaminés : l'humanité en question

La véritable perturbation, une fois passé le choc de la première rencontre avec un mort vivant, c'est d'avoir à faire à un corps n'appartenant à aucune espèce. Etre un mort vivant c'est être à la fois mort et vivant, c'est donc également n'être ni mort ni vivant. Le monstre, par définition, est cet être qui n'appartient à aucun genre. En philosophie c'est aussi ainsi qu'Aristote appelle toute personne hors des murs de la cité. Les zombies seraient donc ces corps errant entre la vie et la mort, entre l'état nature et l'état social. Ironie tragique : même morts ces somnambules cannibales semblent vouloir à tout prix pénétrer dans l'enceinte de la cité. Comme si du côté des zombies également sommeillait cette obstination du politique. Loin de l'horreur carnassière de Romero, Robin Campillo livrait à ce sujet un curieux film de morts vivants, Les Revenants. Point de chaos externe mais véritable bouleversement interne, le film rend compte d'une petite ville dans laquelle les morts sont revenus à la vie. A l'inverse des films de Romero il n'y a ni contagion ni prolifération, le processus s'arrête aussitôt démarré, laissant les habitants responsables de leurs morts. Or ici l'état de droit est plus que bouleversé, il est renversé, au profit des « revenants ». Le film de Robin Campillo est donc totalement emprunt de politique puisque le véritable problème posé est celui d'une réinsertion sociale, professionnelle et économique des morts.

Les films de morts vivants sont surtout l'occasion de remettre en cause ce qu'il y a de fondamentalement humain en chacun de nous. Ils sont en somme tout ce que nous ne sommes pas et ne sont pas ce que l'on est, d'où la répulsion et l'épouvante sucitées. Dénués de parole, on ne peut  communiquer avec eux ; cannibales, on ne peut s'en approcher sans risque. Le raprochement avec l'animal semble évident. C'est d'ailleurs en les prenant littéralement « en chasse » que les survivants de la tétralogie de Romero vont entrer en contact avec eux. Ce sont des pics embrochant les cadavres dans les dernières images de La Nuit des Morts Vivants, un safari improvisé au sortir d'une armurerie dans Zombies, une extermination méthodique dans Le Jour des Morts Vivants jusqu'à un devenir-zoo dans Le Territoire des Morts. Pourtant Romero ouvre dès le troisième opus  une brèche qui va désormais diviser les survivants : la (re)politisation des zombies. Plutôt que de les tuer, pourquoi ne pas les éduquer afin qu'à leur tour ils en oublient de manger ? C'est donc l'idée même d'un contrat social qui rejaillit ici et la volonté d'instaurer un nouvel état de droit afin qu'hommes et morts vivants puissent vivre, chacun de leur côté. Ce que Romero concrétisera dans son quatrième volet.

Ruines : survivances et résistances de l'animal politique

Un faux retour à l'état de nature

Il y a en réalité quelque chose de fascinant dans tous ces films d'anticipation mettant en scène la fin de l'humanité. Car ils sont souvent l'occasion de recréer un Eden originel, à cette différence près que celui-ci se reconstruit sur les ruines d'une civilisation détruite et qu'il faut donc pour les survivants repartir à zéro sans pour autant rejeter tous les aspects de la modernité. Celle-ci est là et ne peut disparaître : en aucun cas l'herbe ne prendra le dessus sur le bitume, ni la nature sur la ville. Hormis un crocodile sorti d'on ne sait où dans Le Jour des Morts Vivants et les imposantes statues de lions qui semblent avoir pris le contrôle de la ville dans Le Monde, la Chair et le Diable, l'homme ne retourne jamais à la nature. Il maintient au contraire son état social et lutte pour le préserver. L'unique instinct qui semble refaire surface est celui, on l'a vu, de la chasse. Dans un même souci de survie que dans les films de Romero mais cette fois-ci par nécessité de se nourrir, Robert Neville, le dernier des hommes de Je suis une Légende, part chasser quelques biches au volant de sa mustang, à défaut d'un mustang. Il s'effacera d'ailleurs derrière un lion qui l'a devancé, redevenant  ainsi le simple maillon d'une grande chaîne naturelle. Mais l'affaire s'arrête là.

Point de régression, point de rechute dans un quelconque état primitif. Sa volonté souveraine : rester un homme. Aussi, comme le détaille l'ingénieuse bande annonce du film, Robert Neville se soumet à sa propre règle : sport, loisir, chasse et récolte. Chacune de ses journées est minutieusement orchestrées par des habitudes qu'il refuse de perdre : se lever tôt, manger des légumes, faire une partie de golf... et diffuser un SOS par radio tous les jours à midi. Cette obstination à ne rien changer à son quotidien malgré l'extraordinaire de sa situation témoigne en réalité d'une véritable persistance du politique qui demeure en chacun des êtres humains. Et l'outil par excellence choisi ici par ce dernier des hommes correspond à l'invention première de l'homme : le temps. Rythmer sa vie c'est refuser le désordre, l'ordonner c'est nier le chaos. Cette même volonté  de défier le Ground Zero établi se retrouve à nouveau dans la première et la dernière image rêvée de la jeune scientifique du Jour des Morts Vivants. Le film s'ouvre et se ferme sur un calendrier. Le geste premier de la jeune héroïne fut donc de marquer le temps, de se situer dans l'espace-temps comme pour se persuader d'être encore au monde. A la différence des zombies qui errent et se heurtent les uns aux autres comme sous l'effet d'un disque rayé qui passerait sans fin. A la différence des buildings abandonnés et comme statufiés dans l'éternité. Comme si le temps s'était arrêté... est d'ailleurs l'expression qui vient à l'esprit à la vue d'un Londres déserté ou d'un New York figé.

Isolement forcé : mise en place de simulacres

Problème du foyer, problème du temps, problème de l'isolement ensuite. Car une fois le refuge trouvé et le temps réinstauré se pose la question de son semblable. Question réglée pour Ralph Burton dans Le Monde, la Chair et le Diable et pour Robert Neville dans Le Survivant et Je suis une Légende, étant les uniques survivants d'une guerre atomique pour le premier, d'un virus pour les deux autres. La particularité du film de Ranald Mac Dougall est qu'il s'ouvre sur deux chaos : le premier - des nuages radioactifs ont eu raison de toute vie humaine - concerne la terre entière. Le second - un éboulement dans une mine de Pennsylvanie - est ce même chaos, réduit à l'échelle d'un homme. Ironie du sort qui semble s'acharner sur le pauvre mineur : Ralph Burton est à peine sorti sain et sauf d'une catastrophe et d'un isolement forcé qu'il se retrouve l'unique survivant de sa région et bientôt seul au monde. Du premier chaos il ne sera jamais question. C'est au choeur du second que Ranald Mac Dougall préfère nous plonger. D'emblée la situation du mineur noir devient la nôtre : la catastrophe planétaire a lieu hors champ, passées les premières minutes elle ne nous intéresse plus. Au film de science-fiction se substitue alors une véritable fable philosophique. Dans cette société nouvellement reconstituée tout est à repenser. Pour Ralph Burton, noir rejeté par tous dans le monde qui a précédé, c'est d'abord la conquête d'une véritable identité. Et c'est en criant son nom à plein poumons qu'il entre pour la première fois dans un New York désert. Comme une renaissance, un baptême, Ralph se donne le droit de vivre. 

Pour les deux Robert Neville dont la situation est la même il s'agit de ne pas devenir fou à force d'isolement. De la même manière que Tom Hanks parlera des années plus tard à un ballon de foot, de la même manière nos trois hommes oméga ont leur substitut de semblable. Soit des mannequins, un chien et du cinéma. Les mannequins, communs aux trois survivants, sont l'occasion de refaire société en mimant les scènes du quotidien de jadis (prendre le thé, jouer aux échecs, séduire même). Le chien reste le symbole d'une fidélité inébranlable et donc rassurante. Le cinéma enfin, véritable  simulacre d'un monde passé, fait office de trace du politique qui perdure tant qu'il existe un homme sur terre. Ainsi les trois répliques de Shrek permettent à Will Smith de ne pas oublier les codes de civilité lorsque l'on désire établir un contact avec un être humain. Répliques qu'il s'empressera de répéter mécaniquement lors de sa rencontre avec deux jeunes gens. Dans un autre genre, Charlton Heston se projette en boucle Woodstock comme pour s'imprégner des milliers de visages et se noyer dans ces images de foule, lui qui est le dernier homme sur terre.

L'obstination du politique : résister pour survivre

Le premier geste de Ralph Burton traduisant son refus de la situation post-apocalyptique dont il est témoin est de remettre droite une poubelle renversée sur le bitume dans un New York fantôme. Ce geste microscopique tendant à réordonner le chaos pourtant planétaire n'est pas sans suciter l'émoi. Acte de résistance dérisoire mettant en évidence le fondement très fragile sur lequel repose l'état social, à savoir qu'il n'existe que pour autant que chacun le respecte et le fait donc exister par sa volonté. Mais l'humanité authentique est nécessairement minoritaire et ne vaut que par cette fragilité et cette obstination du survivant. De la même manière les zombies se souviennent de leur vie d'avant, aussi investissent-ils le centre commercial du deuxième volet de Romero. Ils sont aussitôt suivis par les quatre survivants qui s'empressent de faire du shopping, tout comme la jeune femme du Monde, la Chair et le Diable qui déclare, rayonnante que « tout était en solde ! » Infime évolution pourtant entre le deuxième et le troisième volet de Romero : l'argent de la banque dont se remplissent les poches deux survivants après avoir opté pour un « on ne sait jamais » chargé d'ironie, ce même argent, un film plus tard, voltige parmi les détritus. Car le chaos est également porteur de non-sens et de démesure. Ralph Burton calcule par exemple qu'il aura assez de vaisselle pour le restant de ses jours s'il décide de ne plus la laver mais de la jeter simplement par la fenêtre.

Résister n'est pourtant pas toujours survivre, ni survivre résister. Pour témoin la scène d'ouverture en hélicoptère du Jour des Morts Vivants. Lui - le pilote - refuse de s'arrêter, elle – la scientifique – insiste pour chercher des survivants. Ici résister est maintenir un minimum le lien social établi entre soi et son semblable par le biais de l'assistance et de l'aide mutuelle. La position de la jeune femme est donc profondément politique et humaine, pourtant le pilote est également dans son droit à ne pas vouloir prendre de risque en se posant à terre et en s'exposant ainsi aux zombies. La différence tient en réalité dans cette prise de risque. Résister c'est prendre le risque de mourir en partant à la recherche de son semblable, soit en répondant à la pulsion du politique. Survivre c'est ne prendre aucun risque autre que pour soi-même, au détriment de l'autre. Cette attitude ne sous-entend pas pour autant faire « bande à part ». L'individu qui a en effet le malheur de s'écarter du groupe pour tracer sa propre route fait rarement plus de trois pas. Car comme on l'a vu plus haut, hors des remparts de la cité, point de salut. Là encore, la scène d'ouverture en hélicoptère du Jour des Morts Vivants en est le témoin cruel : le troisième personnage qui ne parle pas et semble prostré sur lui-même est celui qui mourra avant la fin du film. D'où la nécessité d'instaurer une microsociété.

Microcosmes humains : remise en place du politique

Etats de siège : logiques du dedans/dehors

La première des raisons de l'instauration d'un microcosme est celle de la défense. Puisque invasion il y a il convient de reconstruire des remparts et d'élaborer une stratégie défensive en vue d'un assaut et d'un siège. S'instaure alors une véritable logique du dedans/dehors. Ici le principe est simple : toute personne hors des murs de la cité ne survit pas au chaos environnant. Assaut des morts, siège des vivants, la logique du politique reste de mise : un membre qui se détache du corps social n'est plus un être humain. Dans tous films d'horreur il en est d'ailleurs ainsi, celui qui quitte le groupe ne revient jamais. Dès lors le microcosme devient indispensable. De films en films, Romero va développer cette idée de petite cité dans la cité. C'est d'abord une maison abandonnée dans La Nuit des Morts Vivants. Soit le plus rudimentaire des remparts : une porte. Principe de la boîte dans la boîte, système des poupées russes : une fois la première porte franchie le groupe se précipite derrière la suivante et ainsi de suite jusqu'à épuisement des portes et des double-fonds, jusqu'à la confrontation finale où tout siège finit par tomber. Apparition du premier vrai héros romerien : l'homme bricoleur qui d'emblée a le bon sens de combler toutes les brèches de cette cité de carton pâte que les zombies transpercent avec tant de facilité.

La deuxième citadelle est celle du centre commercial. Cadeau empoisonné en réalité que ce paradis de la consommation où tout est à portée de main : l'immensité démultiplie les risques d'intrusion et suppose donc une vigilence permanente. Les survivants de Zombies se laisseront d'ailleurs « déborder » par des pilleurs à l'affut de ce butin trop voyant pour ne pas suciter la convoitise. Aussi la petite troupe militaire va t-elle préférer un bunker et son dédale de souterrains. Le Jour des Morts Vivants, comme son nom l'indique, ne laisse plus aucun répit à l'homme qui opte pour un isolement forcé hors de l'espace et du temps. Le Territoire des Morts, enfin, rompt avec les trois premiers opus. Romero ne se contente plus de mettre les morts d'un côté, les vivants de l'autre puisqu'il scinde le groupe de ces derniers en deux. Les trois masses sont en réalité parquées : les riches et les dirigeants dans des tours d'ivoire impénétrables, le peuple dans des bidons-villes et les zombies en périphérie de la cité. Ironie : les vivants sont devenus les parias de la société dont le seul but est de pénétrer dans le haut lieu surprotégé des riches lorsque l'environnement de ces derniers est finalement tout aussi surveillé, sinon plus, que le no man's land dans lequel errent les zombies.

Prises de pouvoir et hiérarchisations : (re)naissance d'un chef, (re)naissance de la Loi

Lorsque le père de famille tue le shériff au début de Massacre à la Tronçonneuse il serait réducteur d'y voir l'abolition de l'état de droit et la proclamation d'une forme d'anarchie ou d'un quelconque retour à la loi du Talion. Au contraire, ce que fait le père par ce geste n'est autre que son auto-attribution du statut de shériff. Désormais, la loi c'est lui. De l'effondrement d'un état de droit on passe donc à l'instauration d'un nouvel ordre, comme on l'a mentionné plus haut. Or point d'ordre nouveau sans prise de pouvoir ni hiérarchisation. Chaque chaos qui va suciter un microcosme va par la même occasion engendrer un coup d'état. Et puisqu'au sortir de l'apocalypse le sort du monde échappe aux autorités, c'est aux groupes nouvellement crées qu'il convient de s'organiser politiquement. En réalité tout bouleversement anticipe et précipite l'arrivée d'un chef à la tête des survivants. Qu'il soit la figure autoritaire du père ou l'individu moyen qui se révèle bien souvent héros malgré lui, ce leader se fait accepter par le groupe plus qu'il n'est choisit par lui. Ce principe naît en réalité du passage obligé du huis clos : c'est parce que des individus se retrouvent dans un espace clos, c'est parce qu'il y a confrontation avec l'autre que la microsociété renaît.

L'exemple le plus primaire restant celui du héros de La Nuit des Morts Vivants et de Barbara. Deux personnes suffisent en réalité pour que s'exerce un rapport de force. Cependant, la richesse que constituent les volets suivants est de décliner cette prise de pouvoir selon différents registres : ainsi l'armée prend rapidement le contrôle mais se révèle un loup pour l'homme, tout comme le deviendront les militaires de 28 jours plus tard. Le Jour des Morts Vivants est d'ailleurs dans son entier un film sur le maintient du statu quo, notion essentielle lorsqu'il s'agit de survie dans un monde post-apocalyptique. La question n'est pas pour autant celle de savoir qui détient l'arme et est donc en mesure d'exercer une menace potentielle sur l'autre. Le statu quo est en réalité plus du côté de la fonction d'un individu et du rôle qu'il peut apporter au sein d'un groupe de survivants. Ainsi le pilote et la scientifique survivent grâce au simple fait que l'armée dépend d'eux. Mais le coup de génie final de Romero réside dans l'inversion de l'état de droit qu'il opère à la fin du Territoire des Morts. Politiser jusqu'à l'extrême ses zombies en faisant apparaître de leur côté également un chef vient apporter un dénouement heureux à la folle vision de Seth Brundle : l'animal s'est réveillé mais il s'est découvert animal politique.

Faire à nouveau société : la question de l'art et de la culture

Transis par le froid, bloqués par les eaux et la neige, le petit groupe de survivants du Jour d'Après choisit l'immense bibliothèque de New York comme refuge. Géniale idée du film en vérité qui, afin d'illustrer plus en profondeur la mise à mal du politique chez l'homme, résume sa condition d'être humain de par sa qualité d'animal conscient et pensant. Ultime refuge, ultime regard sur la civilisation en train de disparaître, ultime berceau de l'humanité réduite à un microcosme réunis par le hasard. La sauvegarde de la culture, qui occupe la seconde moitié du film de Roland Emmerich, devient alors le coeur du débat de ces « naufragés » d'un monde désormais anéanti. Alors que le froid sévit, quels livres peut-on brûler ? Quels sont ceux qu'il faut absolument préserver ? Ce dilemme qui consiste à tuer la culture pour sauver des vies ou sacrifier des vies pour sauver notre humanité est déjà présent dans le film de Ranald Mac Dougall. Chaque jour Ralph Burton s'obstine à monter dans son appartement, tonne après tonne, les livres qui pourrissent au sous-sol d'une bibliothèque inondée. Le tonneau des Danaïdes ? « Je n'y pense » pas répond avec un brin de folie dans la voix le ministre et cousin de Theo dans Les Fils de l'Homme. Sorte d'excentrique dégénéré, l'homme d'état va de musée en musée sauver les chefs-d'oeuvre de toute une ère et Guernica, imagerie des plus significative de l'apocalypse environnante, trône dans sa salle à manger. Véritable Noé des temps modernes, sa galerie dont il est l'unique visiteur se nomme d'ailleur L'Arche de l'Art.

Si le devenir-minoritaire de l'homme est pourtant imminent et que, comme l'affirme Theo, « dans cent ans il n'y aura plus personne pour voir ça », l'obstination du politique tient aussi dans cet acharnement desespérée et irrémédiablement voué à l'échec. La tentative de sauvetage démesurée d'un petit groupe d'êtres humains par rapport à l'ampleur planétaire du chaos a tout de même quelque chose de grandiose. Tout comme il est émouvant de voir le Docteur Logan tenter de rappeler à Bobby, le zombie apprivoisé du Jour des Morts-Vivants, qu'il a été un homme au moyen d'un livre et de musique. Amnésie qui n'est pas sans évoquer que selon Platon « apprendre c'est se ressouvenir ». Car il s'agit bien de mémoire et qui dit civilisation dit passé et histoire. Est-ce dans cette même urgence de ne pas oublier la culture qui l'a fait homme que Robert Neville, alias Will Smith, emprunte chaque jour un film différent au vidéo club de son quartier fantôme ? Autre et ultime forme radicale pour se souvenir : se donner la mort en emportant avec soi les notes de la Symphonie Pastorale de Beethoven. Summum de l'obstination du politique mais seule note véritablement dépressive du cinéma post-apocalyptique, le suicide d'Edward G. Robinson à la fin de Soleil Vert porte une ombre sur la persistance non infaillible du politique chez l'être humain.

Ultime (re)commencement...

En optant pour un microcosme à trois, c'est à dire le plus resserré qui soit, Ranald Mac Dougall ajoutait une dimension foncièrement biblique à sa vision futuriste. C'eut été un Eden pour la première moitié du film si le couple que forment Ralph Burton et la jeune femme qui vient à sa rencontre étaient les seuls survivants, c'est en réalité un Paradis perdu dès l'arrivée d'un tiers par qui tous les vices vont renaître : envie, jalousie et désir de meurtre. Le titre du film prend alors tout son sens. Le Monde est la société qui va pervertir l'homme, la Chair ce qui va le détourner de l'essentiel et le Diable celui qui aura raison de son âme. La société désormais reconstituée, une Troisième Guerre Mondiale est imminente. Elle aura lieu, lors d'une chasse à l'homme des plus prenantes, dans un dédale de rues désertes hantées par les échos des pas du pourchassant et du pourchassé. Vues plongeantes et toute puissance des gratte-ciels, ces géants de fer rendent la guerre des deux hommes on ne peut plus insignifiante. Le salut pour cette microsociété réside en réalité au coeur même du vice : la femme. Si c'est pour elle qu'on lève les armes, c'est pour elle et par elle que le feu cessera. Amour et haine, violence et paix, tout semble consommé, achevé. Le véritable Commencement peut désormais advenir.




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